Jean-Christian Petitfils historien et auteur d’un ouvrage sur Jésus, ainsi que Jean Staune dans son ouvrage Jésus l’enquête, défendent la thèse dite des « deux Jean », c’est-à-dire qu’il fait la distinction entre Jean l’Apôtre, fils de Zébédée, et un autre Jean, dit « le Presbytre » ou « prêtre » du Temple, qui serait l’auteur du quatrième évangile. Petitfils partage ainsi la position d’autres exégètes modernes et historiens, citant parmi ses références Oscar Cullmann, Joseph A. Grassi, Xavier Léon-Dufour, et Papias qui évoquait déjà cette distinction au IIᵉ siècle. Selon lui, la confusion entre les deux Jean remonterait au IIIᵉ siècle.
Dans son livre « Jésus », Petitfils attribue la rédaction du quatrième évangile à ce Jean presbytre, membre de la classe sacerdotale du Temple de Jérusalem, et non à l’apôtre Jean. Cette position s’écarte de la tradition catholique longtemps dominante et s’inscrit dans le courant historico-critique moderne qui remet en question l’attribution traditionnelle de l’évangile de Jean .
L’article ci-dessous synthétise les principaux arguments évoqués dans les ouvrages de Jean-Christian Petitfils (« Jésus ») et de Jean Staune (« Jésus l’enquête ») .
Les arguments principaux en faveur de deux personnages distincts
Arguments tirés des textes évangéliques
L’analyse comparative des évangiles révèle une absence totale de recoupement entre les activités de Jean fils de Zébédée et celles de l’auteur du quatrième évangile, à l’exception notable de leur présence commune à la Cène. Cette séparation se manifeste de plusieurs manières concrètes.
Concernant l’appel des disciples, les évangiles synoptiques nous apprennent que Jean fils de Zébédée fut appelé par Jésus sur le lac de Tibériade avec son frère Jacques. En revanche, l’évangile de Jean raconte que son auteur, disciple de Jean-Baptiste, commença à suivre Jésus près du Jourdain, en compagnie d’André. Cette différence fondamentale dans les circonstances de leur rencontre avec Jésus suggère qu’il s’agit de deux personnes distinctes.
La question de la Transfiguration illustre également cette séparation. Les synoptiques affirment que Jean fils de Zébédée assista à cet événement majeur aux côtés de Pierre et Jacques. Pourtant, le quatrième évangile ne mentionne absolument pas la Transfiguration. À l’inverse, il rapporte la présence du disciple que Jésus aimait au pied de la croix, alors qu’aucun synoptique ne signale la présence d’un des Douze à ce moment crucial.
La résurrection de Lazare, passage essentiel du quatrième évangile, n’est mentionnée nulle part ailleurs. Or, Jean fils de Zébédée assista personnellement à la première résurrection opérée par Jésus, celle de la fille de Jaïre, comme le précisent les synoptiques. Comment l’auteur du quatrième évangile pourrait-il passer sous silence une résurrection à laquelle il aurait assisté, alors qu’il présente Jésus comme « la résurrection et la vie » ?
La perspective géographique et calendaire
L’angle sous lequel l’activité de Jésus est décrite diffère radicalement entre les synoptiques et le quatrième évangile. Les premiers décrivent une activité se déroulant essentiellement en Galilée, Jésus ne montant à Jérusalem qu’à la fin de sa vie. Le quatrième évangile présente Jésus présent à cinq reprises à Jérusalem en deux ans, pour différentes fêtes juives. Cette perspective suggère que l’auteur rencontra principalement Jésus à Jérusalem et l’accompagna occasionnellement en Galilée, contrairement aux disciples galiléens.
Le décalage calendaire constitue un argument particulièrement révélateur. Pour le disciple que Jésus aimait, la Cène n’est pas le repas de Pâques mais a lieu la veille, le 13 Nisan, tandis que pour les disciples galiléens, il s’agissait du 14 Nisan. L’existence de calendriers liturgiques différents selon les régions est historiquement attestée, ce qui renforce l’hypothèse de deux groupes distincts de disciples.
Les indices concernant le statut social et religieux
La proximité avec le Grand Prêtre Hanne représente l’un des arguments les plus frappants. L’évangile de Jean précise (Jean-18:15) que le disciple en question était connu du grand prêtre et put faire entrer Pierre chez lui, ce qui implique une forte proximité avec la famille du grand prêtre. Cette intimité semble incompatible avec un simple pêcheur galiléen. Plus encore, ce disciple assiste personnellement à l’interrogatoire de Jésus devant Hanne, alors que Pierre reste à l’extérieur.
Le comportement au tombeau fournit un autre indice. Lorsque le disciple que Jésus aimait et Pierre courent vers le tombeau, le disciple arrive le premier mais n’entre pas avant Pierre. Cette hésitation pourrait s’expliquer par son statut de prêtre, qui selon le Lévitique ne devait pas s’approcher d’un cadavre. Polycrate, évêque d’Éphèse au deuxième siècle, confirme d’ailleurs que Jean « fut prêtre et porta le Pétalon », référence aux attributs sacerdotaux.
La place d’honneur à la Cène mérite également attention. Le disciple que Jésus aimait est couché sur le sein de Jésus, donc à sa droite, la place d’honneur. La configuration des repas de l’époque, où les convives étaient semi-allongés, indique que cette position était celle de l’hôte du dîner. Le texte de Matthieu révèle que Jésus avait un contact « chez untel » à Jérusalem où il pouvait dîner en sécurité. L’analyse de Marc montre que Jésus et les Douze n’étaient pas seuls lors de la Cène, puisque Jésus précise que c’est « l’un des Douze » qui le trahira, précision inutile s’ils étaient seuls.
Les silences révélateurs du quatrième évangile
Le groupe des Douze n’est mentionné qu’une seule fois dans l’évangile de Jean, et leur identité complète n’est jamais précisée. Seule la moitié d’entre eux sont nommés. Plus étonnant encore, Jacques, frère de Jean fils de Zébédée, n’est jamais mentionné dans le quatrième évangile, alors que les synoptiques les présentent comme quasiment inséparables. Cette absence semble impossible si l’auteur était Jean fils de Zébédée.
En revanche, le quatrième évangile mentionne des personnages absents des synoptiques, comme Nathanaël, et rapporte des événements que les autres ignorent, notamment les nombreux débats avec les pharisiens et membres du Sanhédrin à Jérusalem et notamment Nicodème.
Les témoignages patristiques du deuxième siècle
L’analyse des Pères de l’Église du deuxième siècle révèle qu’aucun n’identifie explicitement Jean fils de Zébédée comme auteur du quatrième évangile. Saint Irénée, dont le témoignage est considéré comme le plus important, mentionne soixante-quatorze fois Jean l’auteur du quatrième évangile sans jamais dire qu’il s’agit de l’un des Douze ou d’un fils de Zébédée. Il mentionne séparément, cinq fois, Jean fils de Zébédée dans des contextes où celui-ci apparaît avec Pierre devant le Sanhédrin ou à la Transfiguration.
Le témoignage de Papias est particulièrement éclairant. Il parle au passé de Jean fils de Zébédée, qu’il n’a pas connu, mais mentionne au présent « le presbytre Jean », indiquant clairement qu’il s’agit de deux personnes différentes, l’une décédée, l’autre encore vivante à son époque. Saint Irénée nous confirme que Papias a connu Jean, l’auteur du quatrième évangile, ce qui établit définitivement qu’il ne peut s’agir de Jean fils de Zébédée, mort plus tôt.
Polycrate, évêque d’Éphèse à la fin du deuxième siècle, dans une lettre cruciale au pape Victor, cite d’abord Philippe, explicitement désigné comme l’un des Douze, puis Jean, sans mentionner qu’il fait partie des Douze mais en insistant sur ses qualifications. Cette omission dans un contexte de revendication d’autorité suggère fortement que Jean n’appartenait pas au groupe des Douze.
La confusion ultérieure
Selon Staune, la confusion entre ces deux Jean se produit au quatrième siècle avec Eusèbe de Césarée, qui n’a pas croisé correctement les informations fournies par Papias et Saint Irénée. Cette confusion, basée initialement sur des « on-dit » rapportés par Denys d’Alexandrie concernant l’existence de deux tombeaux à Éphèse, s’est progressivement imposée comme la tradition officielle de l’Église.
Le destin de Jean fils de Zébédée
Le document présente également des arguments en faveur d’une mort précoce en martyr de Jean fils de Zébédée, aux côtés de son frère Jacques, vers 42-43 après Jésus-Christ. De nombreux martyrologes anciens, des documents liturgiques provenant de régions aussi diverses que la Gaule, l’Espagne, l’Asie Mineure et Jérusalem, ainsi que des témoignages de Pères de l’Église comme Papias, Aphraate et Grégoire de Nysse, attestent du martyre de Jacques et Jean ensemble à Jérusalem.
Conclusion de la thèse
Cette analyse aboutit à une conclusion qui renverse la perspective traditionnelle. Le quatrième évangile ne serait pas l’œuvre d’un des Douze, mais celle du disciple préféré de Jésus, un homme de Jérusalem, probablement de famille sacerdotale, proche du Grand Prêtre, qui vécut aux côtés de Jésus des moments que les Douze ne connurent pas. Cette thèse, loin d’affaiblir l’historicité du quatrième évangile, la renforcerait au contraire en établissant qu’il s’agit du témoignage direct d’un témoin oculaire privilégié, et non d’une rédaction tardive ou secondaire.
D’après le document de Jean Staune, plusieurs exégètes et chercheurs de renom ont défendu ou développé cette thèse des deux Jean, bien que celle-ci reste minoritaire dans le monde académique. Voici les principaux auteurs mentionnés qui soutiennent cette position :
Les pionniers et défenseurs principaux :
Jean Colson apparaît comme le premier défenseur moderne de cette thèse, ayant publié en 1969 « L’Énigme du disciple que Jésus aimait » aux Éditions Beauchesne. Il identifie Jean l’Ancien mentionné par Papias comme étant le disciple que Jésus aimait et l’auteur du quatrième évangile, distinct de Jean fils de Zébédée.
Martin Hengel, théologien luthérien et professeur à l’université de Tübingen en Allemagne, a repris cette thèse de manière indépendante au milieu des années 1980 dans son ouvrage « The Johannine Question » publié par SCM Press en 1990. Hengel apporte une perspective particulièrement importante en tant que spécialiste du judaïsme du premier siècle, démontrant que l’évangile de Jean contient de nombreuses références précises aux traditions et à la liturgie juive d’avant la destruction du Temple en l’an 70.
Richard Bauckham, chercheur à l’université de Cambridge et ancien professeur à Saint Andrews, a considérablement développé et renforcé la thèse de Hengel au début des années 2000. Ses ouvrages « The Testimony of the Beloved Disciple » (Baker Academic, 2007) et « Jesus and the Eyewitnesses » (Eerdmans Publishing, 2006) apportent des arguments supplémentaires suggérant que la thèse de Hengel est encore plus solide que celui-ci ne l’imaginait.
Sur la question du martyre de Jean fils de Zébédée :
Marie-Émile Boismard a développé de façon particulièrement convaincante en 1996 la thèse de la mort précoce en martyr de Jean fils de Zébédée dans son ouvrage « Le martyre de Jean l’apôtre » publié chez J. Gabalda et Cie. Cette thèse, qui complète celle des deux Jean, avait déjà été exprimée sous une forme assez complète par F. P. Badham dès 1904 dans « The Martyrdom of John the Apostle » publié dans The American Journal of Theology.
Joseph Duponcheele a proposé une hypothèse spécifique selon laquelle Jean l’évangéliste serait un des fils de Hanne, le grand prêtre, dans son ouvrage « Jean L’évangéliste fils de Hanne ? » disponible sur internet.
Les spécialistes du judaïsme du premier siècle :
Jacqueline Genot-Bismuth, experte du judaïsme du premier siècle, soutient que l’évangile de Jean est rempli de références précises aux traditions et à la liturgie juive d’avant la destruction du Temple, ce qui indique un auteur juif témoin direct de cette époque. Son ouvrage « Un homme nommé Salut. Genèse d’une hérésie à Jérusalem » (Edition O.E.I.L., 1986) est cité comme référence importante.
Klaus Beyer, dans son étude « Semitische Syntax im Neuen Testament » (1968), confirme la consonance hébraïque du grec de l’évangile de Jean.
Quelques nuances importantes :
Il faut noter que Jean Staune reconnaît lui-même que cette thèse reste très minoritaire et largement méconnue, malgré la qualité des chercheurs qui la défendent. La tradition dominante de l’Église, tant catholique qu’orthodoxe et protestante, continue d’identifier l’auteur du quatrième évangile à Jean fils de Zébédée. Des figures aussi importantes que le Pape Benoît XVI dans « Jésus de Nazareth » (Flammarion, 2007), le Père Nicolas Buttet dans « Le disciple que Jésus aimait » (Éditions de l’Emmanuel, 2012), ou Donatien Mollat dans « Saint Jean Maître Spirituel » (Éditions Beauchesne, 1976) maintiennent la position traditionnelle.
Staune souligne avec une certaine frustration que même lorsque des défenseurs de la thèse traditionnelle comme Benoît XVI citent les travaux de Colson, Boismard ou Hengel, c’est souvent pour les mentionner sans véritablement engager leurs arguments, voire pour les présenter de manière trompeuse comme s’ils soutenaient des positions qu’ils réfutent en réalité.
Cette situation illustre bien le défi que rencontre toute thèse qui remet en question une tradition établie depuis des siècles, même lorsqu’elle s’appuie sur des arguments historiques et exégétiques solides développés par des chercheurs reconnus.
