Eudes Arpin dernier vicomte de Bourges

Origines et accession à la vicomté

Eudes d’Arpin (aussi orthographié Harpin ou Arpinus) est né dans la seconde moitié du XIe siècle, probablement entre 1060 et 1070, dans une famille noble du Berry. Son père était Humbaud de Dun, ce qui lui conférait déjà une position importante dans la hiérarchie féodale régionale.

En 1092, Eudes épouse Mahaut (ou Mathilde) de Sully, fille de Gilon, seigneur de Sully et de La Chapelle d’Angillon, et d’Edberge (ou Ildeburge), elle-même fille de Geoffroy IV. Ce mariage stratégique lui permit d’accéder à la vicomté de Bourges, mais de façon particulière puisqu’il ne détenait qu’une moitié du titre vicomtal. En effet, sa belle-mère Ildeburge était la sœur d’Étienne, précédent vicomte décédé sans descendance. La vicomté fut donc partagée entre Gilon de Sully (son beau-père) et Eudes lui-même, qui avait reçu l’autre moitié en dot avec son épouse Mathilde.

Actions en tant que vicomte et piété religieuse

En 1093, peu après son accession à la vicomté, Eudes favorisa l’établissement d’un monastère bénédictin à Chezal-Benoît (Casale Malanum), dirigé par le frère André, prieur de l’abbaye de Vallombreuse. Cette action s’inscrivait dans la tradition de générosité envers les églises du Berry que les vicomtes précédents avaient établie et qu’Eudes était encouragé à poursuivre.

La charte 64 du cartulaire de Vierzon souligne les devoirs religieux attendus des seigneurs comme Eudes. Cette tradition familiale des vicomtes de Bourges incluait non seulement la générosité envers les établissements religieux, mais aussi une forte loyauté envers les rois de France, caractéristique qui sera particulièrement visible dans les actions d’Eudes.

La vente de la vicomté et le départ en croisade

L’événement le plus marquant de la vie d’Eudes fut sa décision de vendre sa vicomté au roi Philippe Ier pour partir en croisade. Bien que les sources divergent sur la date exacte de cette transaction (certaines la situant dès 1096-1097, d’autres en 1100-1101), la plupart des historiens s’accordent aujourd’hui pour la dater de 1100-1101. Le prix de cette vente était considérable : 60 000 sous d’or (ou d’argent, selon les sources), montant qui témoigne de l’importance stratégique de Bourges.

Cette transaction représentait un événement majeur pour le royaume de France puisqu’elle permettait à la couronne d’étendre son influence directe dans le centre du pays, renforçant ainsi le pouvoir royal face aux grands feudataires. Pour Philippe Ier, cette acquisition plaçait désormais le roi « aux portes de l’Aquitaine ».

Certaines sources comme la Chanson d’Antioche suggèrent qu’Eudes aurait participé à la première vague de la croisade avec Pierre l’Ermite dès 1096, mais les preuves documentaires fiables indiquent plutôt qu’il rejoignit ce que les historiens appellent la « troisième vague » de croisés, vers 1101, motivés par les récits de victoire rapportés par les premiers soldats revenus d’Orient.

Eudes n’avait pas d’enfants de son mariage avec Mathilde, ce qui a pu faciliter sa décision de vendre ses terres pour partir en croisade, considérant peut-être ce pèlerinage armé comme un devoir moral ou pénitentiel.

Aventures en Orient

Eudes rejoignit l’expédition menée par Guillaume II de Nevers, accompagné également de Milon de Brai et Joscelin de Courtenay. Cette armée forte de 15 000 hommes était suivie d’une foule comprenant moines, femmes et enfants.

L’expédition traversa l’Adriatique depuis Brindes, puis se dirigea vers Constantinople à pied. Après un séjour difficile près de la ville byzantine, le groupe poursuivit sa route vers l’Anatolie malgré des nouvelles alarmantes concernant le massacre d’un précédent contingent de croisés. L’armée rencontra rapidement des difficultés majeures : terrain hostile, manque d’approvisionnements, attaques des Turcs Seldjoukides. Le groupe fut finalement défait près d’Héraclée en août 1101.

Malgré ces revers, Eudes parvint à atteindre la Terre Sainte. Albert d’Aix le mentionne comme étant à Jaffa avec le roi Baudouin de Jérusalem, qui lui confia la défense de cette ville portuaire. En 1102, il participa à un conseil royal à Jérusalem pendant les fêtes de Pâques. Selon Guibert de Nogent, Eudes aurait conseillé au roi Baudouin de différer une bataille contre des forces turques supérieures en nombre, conseil que le roi rejeta avec la remarque cinglante : « Si tu as peur, fuis à Bourges ! » L’affrontement qui s’ensuivit fut désastreux et Eudes fut capturé.

Captivité et libération

Après sa capture en 1102 près de Ramla en Palestine, Eudes fut détenu en Égypte (appelée « Babylone » dans les chroniques), probablement sous le règne du calife fatimide Al-Amir bi-Ahkam Allah. Sa libération intervint grâce à l’intervention personnelle de l’empereur byzantin Alexis Ier Comnène, qui négociait régulièrement la libération de prisonniers chrétiens.

Libéré, Eudes passa par Constantinople pour remercier l’empereur, puis retourna vers l’Occident en faisant étape à Rome, où il rencontra le pape Pascal II.

Vie monastique et fin de vie

D’après le document, les conversations d’Eudes avec le pape le convainquirent de se faire moine, « seule destinée honorable pour un homme de son rang ayant perdu tout son patrimoine matériel. » De retour en France, il rejoignit l’ordre de Cluny, le plus prestigieux monastère de l’époque, témoignant peut-être de son niveau d’éducation et d’érudition, qualités rares dans la noblesse séculière de cette période.

Son ascension dans la hiérarchie monastique fut rapide puisqu’en 1107, il fut promu au poste de prieur de La Charité-sur-Loire, un établissement fondé avec l’aide de son prédécesseur à la vicomté, Geoffroy. Cette promotion, ainsi que sa carrière à Jérusalem et l’intervention de l’empereur byzantin en sa faveur, suggèrent qu’Eudes possédait une éducation notable et était respecté pour ses qualités intellectuelles et morales.

En tant que prieur, Eudes connut une consécration lorsque le pape Pascal II vint à La Charité et fut reçu avec faste. Une chronique raconte même qu’une pêche miraculeuse de 100 saumons dans les pêcheries du prieuré permit de nourrir tous les convives lors de cette cérémonie.

Eudes d’Arpin mourut à La Charité-sur-Loire en 1130, après avoir vécu une existence exceptionnellement riche qui l’avait mené de la noblesse féodale à la croisade, puis à la captivité en terre musulmane et enfin à la vie monastique.

Héritage et signification historique

La vie d’Eudes Arpin illustre parfaitement les multiples facettes de la société féodale et des premières croisades. Sa décision de vendre Bourges au roi de France eut des conséquences durables sur l’organisation territoriale du royaume, renforçant le pouvoir royal face aux grands feudataires.

Sa participation à la croisade et son destin ultérieur témoignent de l’esprit de l’époque, où la ferveur religieuse poussait des nobles à abandonner leurs possessions terrestres pour répondre à l’appel de la foi. Son parcours exceptionnel – de vicomte puissant à croisé, puis prisonnier et enfin prieur clunisien – constitue un exemple frappant des destins individuels qui se cachent derrière les grands mouvements historiques.

Eudes Arpin reste l’un des rares natifs du Berry médiéval auquel l’Histoire de France a accordé « une parcelle d’immortalité ».

 

Sources bibliographiques

 

Sources primaires médiévales

Cartulaire de Vierzon – Notamment la charte 64, qui présente les devoirs religieux attendus d’Eudes et mentionne l’histoire familiale des vicomtes.

Chroniques d’Albert d’Aix – Mentionnent Eudes à Jaffa avec le roi Baudouin de Jérusalem.

Œuvres de Guibert de Nogent – Racontent la capture d’Eudes en 1102 après qu’il eut conseillé de différer une bataille.

Chroniques d’Orderic Vitalis – Détaillent la captivité d’Eudes, sa libération grâce à l’intervention de l’empereur byzantin, et son retour via Rome et sa rencontre avec le pape Pascal II.

La Chanson d’Antioche – Poème épique du cycle des croisades qui place Eudes dans la compagnie de Pierre l’Ermite (bien que cette chronologie soit contestée par les historiens modernes).

Chroniques de France et Chronica Regum Francorum – Évoquent la vente de la vicomté de Bourges par Eudes au roi Philippe Ier.

Œuvres de Guillaume de Malmesbury – Suggèrent qu’Eudes et 300 hommes se dirigent vers Jérusalem en 1098.

Sources secondaires

Louis Raynal : Histoire du Berry volume 1 p513-532

Thaumas de la Thaumassière – Mentionné comme faisant référence à une charte concernant Saint-Sulpice signée par Eudes et sa femme en 1097.

Guy Devailly : Le Berry du Xe siècle au milieu du XIII e siècle

Christopher Kenrick  Gardner : Holy war and the home front : The crusading culture of  Berry, in the eleventh through thirteeth Century-  thesis of university of Edumburgh 1993

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