La jeunesse de Louis II de Bourbon, connu sous le nom du Grand Condé, présente un intérêt particulier pour l’histoire du Berry, province où il passa les quinze premières années de sa vie. Cette période formatrice façonna le caractère et les aptitudes du futur héros de Rocroi, l’un des plus grands généraux français du XVIIe siècle.
Une naissance attendue dans un contexte politique tendu
Le 8 septembre 1621, Charlotte-Marguerite de Montmorency, princesse de Condé, donna naissance à Paris à un fils, après douze années de mariage avec Henri II de Bourbon, prince de Condé. Cette nouvelle, d’importance considérable, fut immédiatement transmise à Bourges par des cavaliers qui franchirent le pont-levis de la ville aux premières lueurs du jour suivant. Jean Fradet, seigneur de Saint-Aoust, commandant de la grosse tour de Bourges pour le prince de Condé, s’empressa d’annoncer aux autorités locales que « la veille, sur les dix heures du matin, Madame la Princesse avoit donné le jour à un fils en son hôtel de Paris. »
La naissance de cet enfant revêtait une importance politique majeure. À cette époque, l’union de Louis XIII et d’Anne d’Autriche semblait stérile, et Gaston d’Orléans, frère du roi, montrait peu d’empressement à se marier. Le nouveau-né pouvait donc potentiellement devenir l’héritier du trône de France. Louis XIII lui-même écrivit à Condé le 17 septembre 1621 : « Maintenant que vous avés un garçon, je ne doute point que ne soiés content comme en avés sujet… ce sont grâces du ciel… »
L’installation dans le Berry et les premières années
Contrairement aux usages aristocratiques de l’époque, le prince de Condé décida de soustraire son fils « né délicat » à « l’air de Paris » dès que possible. Ainsi, dans le courant du mois d’octobre 1621, la princesse de Condé se rendit en Berry pour conduire le nouveau-né auprès de son père au château de Montrond, en pleine campagne berrichonne.
Le prince confia l’éducation de son fils à deux berrichonnes de condition modeste : « la demoiselle Luisible et la dame Perpétue Lebègue », sous la supervision de François de Vignolles, gouverneur du château de Montrond. Cette décision témoigne de la volonté du prince d’éloigner son fils des frivolités de la cour et de l’entourer d’une atmosphère simple et saine.
Le 5 juin 1622, alors que l’enfant n’avait pas encore un an, le roi lui accorda un honneur singulier en ordonnant la création d’un régiment sous son nom. L’ordre royal était adressé « au duc d’Anguien, ou en son absence à celui qui commandera le régiment que j’ay ordonné estre levé sous son nom. » Les quinze compagnies de ce régiment furent recrutées en Berry, consolidant ainsi les liens entre la province et le jeune prince.
Le baptême : une cérémonie fastueuse
Un fait curieux est à noter : pendant plus de quatre ans, le prince de Condé ne fit pas baptiser son fils. Ce n’est qu’au début de l’année 1626, peut-être pour rentrer en grâce à la cour après le renvoi de sa femme en novembre 1625, qu’il sollicita le roi d’être le parrain de l’enfant. Louis XIII accepta et désigna le duc de Montmorency pour le représenter lors de la cérémonie.
Le 2 mai 1626, âgé de quatre ans et huit mois, Louis II de Bourbon quitta pour la première fois le château de Montrond pour se rendre à Bourges où devait avoir lieu son baptême. L’événement donna lieu à plusieurs jours de festivités. À l’approche de la ville, toute la noblesse du Berry se porta à sa rencontre. Aux portes de Bourges l’attendaient les officiers de justice, le clergé et quatre mille bourgeois en armes. Les rues et les fenêtres étaient pavoisées, et la foule jetait des fleurs sur son passage.
Le jeune prince, « vêtu de velours bleu à fonds d’argent », fit preuve d’une patience remarquable en écoutant cinq discours successifs à la tribune aux harangues. Avant d’être présenté à la cathédrale, on le conduisit à la maison des Jésuites où il devait recevoir son instruction.
La cérémonie du baptême eut lieu le 6 mai 1626 en l’église archiépiscopale de Saint-Étienne. Le jeune duc y répondit lui-même à toutes les questions et récita tout le « Credo » en latin et en français « sans hésiter d’un mot », témoignant déjà de capacités intellectuelles exceptionnelles. Il fut prénommé Louis et baptisé par l’archevêque Roland Hébert, en présence de son père qui, sortant de ses habitudes, avait revêtu « un habit magnifique en drap gris de lin tout battu d’or et d’argent. »
Une éducation rigoureuse à Montrond
Après son baptême, le jeune duc retourna à Montrond où il reprit sa vie simple et régulière. Un ingénieur nommé Sarrazin, qui travaillait alors à la réfection des murailles du château, s’amusait à répondre à ses questions et à le guider dans ses jeux. Lorsque le prince de Condé revint du Languedoc fin 1628, il fut surpris de trouver son fils, alors âgé de sept ans, occupé à ranger en bataille dans les fossés du château les enfants du bourg voisin de Saint-Amand, les conduisant au combat contre des ennemis imaginaires et « évoquant les héros de Rome, et les interpellant en latin. »
Le prince estima alors que le moment était venu de donner un tour plus sérieux aux études de son fils.
Les années d’études à Bourges (1629-1636)
Le 13 décembre 1629, le duc d’Enghien arriva dans la capitale du Berry et s’installa provisoirement au « logis du roi » (emplacement de la préfecture actuelle), en attendant que la maison de Jacques Cœur soit prête à le recevoir. Au jour de l’an, la ville de Bourges lui offrit un magnifique carrosse peint en bleu, garni de velours cramoisi, avec deux beaux chevaux bien harnachés de cuir de Russie. Le lendemain commença sa vie de collège.
Pendant six années, le futur Grand Condé se rendit tous les jours du palais Jacques Cœur au collège Sainte-Marie, situé rue Mirebeau, près de Notre-Dame-de-la-Comtale. Ce collège, fondé en 1504 par Jeanne de France, était dirigé depuis 1573 par les pères Jésuites. L’arrivée du jeune prince fut une source de prospérité pour l’établissement, car la noblesse et la riche bourgeoisie s’empressèrent d’y envoyer leurs fils.
Bourges, au XVIIe siècle, était une ville universitaire de premier plan. Son université, fondée en 1463, était particulièrement réputée pour sa faculté de droit où avaient enseigné des juristes célèbres comme Jacques Cujas. Bien que Louis n’ait pas été directement inscrit à l’université, l’atmosphère intellectuelle de la ville imprégnait les cercles qu’il fréquentait.
Les professeurs du collège Sainte-Marie entretenaient des relations étroites avec les milieux universitaires, et certains intellectuels de l’université étaient parfois invités à donner des conférences auxquelles le jeune prince pouvait assister. Cette proximité avec des cercles savants diversifiés enrichit considérablement sa formation.
Le collège possédait également une bibliothèque remarquable où Louis passa de nombreuses heures, développant son goût pour l’histoire ancienne et la littérature classique. Les témoignages de l’époque évoquent sa passion précoce pour les récits militaires, notamment ceux concernant Alexandre le Grand et Jules César, qu’il découvrit dans ces ouvrages.
En classe et au réfectoire, le duc d’Enghien était séparé des autres élèves par une petite balustrade en bois doré, mais il était soumis à la même discipline et aux mêmes exercices que ses condisciples. Son père veillait strictement à ce qu’il suive un emploi du temps rigoureux, écrivant même à son lieutenant Grasset, le 5 août 1631 : « Si ma femme vient à Bourges, on lui dira les heures que j’ay ordonnées pour les études ; les visites seront faictes et reçeues aux autres heures. »
Contrairement à beaucoup d’autres fils de grandes familles, le jeune prince ne fut pas un « cancre » mais plutôt ce qu’on appelle un « fort en thème ». La bibliothèque du château de Chantilly conserve un recueil de poésies latines « offert et dédié au prince de Condé par Louis de Bourbon en son très jeune âge », témoignage de ses talents précoces.
L’étude du latin était à la base de l’enseignement, et c’est dans cette langue qu’il écrivait à son père. Dans une lettre datée du 8 janvier 1636, il demanda « la permission d’écrire désormais ses lettres en françois », faveur qui lui fut accordée en raison de son âge – il avait alors quinze ans et quatre mois.
Son programme d’études était très complet : rhétorique, philosophie, histoire, sciences diverses. Son précepteur ordinaire, le père Pelletier, disait admirativement de lui : « C’est un esprit auquel il faut de l’emploi. » Ses professeurs étaient parmi les plus réputés de la Compagnie de Jésus, notamment le père Caussin (qui devint confesseur de Louis XIII en 1637), le philologue Pétau, et les pères Gouthière et Lejeune. Un cours de droit complétait ce programme, sous la direction du professeur Mérille qui occupait la chaire du célèbre Cujas.
À la fin de chaque division de cours, le jeune prince soutint publiquement, à Bourges, une série d’assertions sous forme de thèses qui furent imprimées chez Rocolet en juillet 1634 et en août 1635, dédiées au roi et à Richelieu. Son père les fit distribuer aux ministres, aux principaux magistrats et aux chefs du clergé, à Paris, en province et même à Rome, contribuant ainsi à accroître le renom de la maison de Condé.
Loisirs et activités physiques
Pendant les vacances, qu’il passait alternativement à Montrond, Châteauroux et Issoudun, Louis II de Bourbon était entouré de jeunes seigneurs de son âge. Il était plus particulièrement sous la direction de deux Berrichons : l’écuyer Francine pour l’équitation et les sports, et l’ingénieur Sarrazin qui l’initiait aux sciences militaires, notamment à l’art de la fortification.
Le jeune duc possédait son propre « équipage de chasse » et de nombreux chiens. Le « gouvernement du Berry » étant alors « la plus belle chasse du royaume », il parcourait passionnément les landes et les halliers de la province, se plaisant à surmener le vieux gentilhomme chargé de diriger ses chasses, M. de la Buffetière. Ce dernier s’en plaignit au père qui, toujours tranchant, ordonna de « casser les chiens de mon fils. » En conséquence, l’équipage fut conservé mais le nombre des chasses fut limité et la meute réduite à neuf chiens.
Ce fut pour le jeune duc un premier chagrin, mais il sut le dissimuler avec dignité, écrivant à son père : « C’est une erreur commune à tous ceux qui commencent à s’éprendre de quelque nouveauté, de rechercher d’abord avec ardeur tout ce qui s’y rattache, sauf à le rejeter ensuite volontairement. »
Le départ pour Paris
En janvier 1636, ayant épuisé les cours qu’il pouvait suivre à Bourges, le duc d’Enghien quitta définitivement le Berry pour Paris. Le « dix neufviesme janvier 1636, arriva à Paris le duc d’Anguien pour faire sa première révérence au roi » et poursuivre ses études à « l’Académie Royale pour la jeune noblesse », située rue Vieille-du-Temple, que Louis XIII avait transformée en école militaire.
C’est donc entièrement dans le Berry que Louis II de Bourbon vécut et grandit jusqu’à sa seizième année. Selon son précepteur, il y était devenu « robuste et gaillard, fortifié quant au corps et quant à l’esprit », préparé à la brillante carrière militaire qui allait suivre et le conduire à la victoire de Rocroi en 1643, alors qu’il n’avait que vingt-deux ans.
Conclusion
Cette jeunesse berrichonne a indéniablement façonné le caractère du Grand Condé. Éloigné des intrigues de la cour, il reçut une éducation rigoureuse qui développa aussi bien ses capacités physiques qu’intellectuelles. Cette formation, associée à ses talents naturels, fit de lui l’un des plus grands capitaines de son temps.
Il est paradoxal cependant que ce prince, qui avait passé toute sa jeunesse dans le Berry, ait plus tard, en tant que chef de la Fronde, attiré sur cette même province « le fléau de la guerre civile ». Mais comme le note Charles Gabillaud dans ses annales berrichones, « la postérité a oublié que Louis II de Bourbon avait appelé les Espagnols au secours de son ambition démesurée, pour ne se souvenir que d’une chose : son génie de chef, à 22 ans, libéra notre territoire national envahi par la coalition étrangère. »
Sources bibliographiques :
- Charles Gabillaud « Le Berry Historique » – Chapitre XIV: « La Jeunesse du Grand Condé »
- « Histoire des Princes de Condé », par M. le Duc d’Aumale
- « Dictionnaire Historique de France », publié en 1783
