Maurice Blondel (1861-1949) demeure l’un des penseurs les plus méconnus de la tradition philosophique française, malgré sa contribution monumentale à la métaphysique chrétienne. Son œuvre, comparable par son ampleur aux grandes sommes médiévales, propose une vision révolutionnaire de la création comme processus dynamique où l’être humain est appelé à coopérer activement à sa propre genèse. Cette étude, réalisée à partir de l’ouvrage de Claude Tresmontant « introduction à la métaphysique de Maurice Blondel » et d’une biographie de Maurice blondel par Jean Lacroix, examine les axes fondamentaux de sa pensée : sa critique radicale du cogito cartésien, sa doctrine de la pensée cosmique, son ontologie de l’insuffisance, et sa métaphysique de l’action créatrice.
Né à Dijon en 1861, Blondel a fait ses humanités dans sa ville natale avant d’intégrer l’École Normale Supérieure en 1881. Sa vie fut une quête incessante de la vérité, initiée par une foi profonde et une curiosité intellectuelle insatiable.
La jeunesse de Blondel fut marquée par une éducation religieuse et un attachement à la nature, éléments qui influenceront sa pensée. Ses études à Dijon lui permirent de découvrir des philosophes tels que Leibniz et Maine de Biran, figures marquantes qui orienteront ses premières réflexions. Son passage à l’École Normale Supérieure fut une période d’intense formation, où il fut influencé par des professeurs comme Émile Boutroux, qui devint son président de thèse .
Sa thèse de doctorat, « L’Action : Essai d’une critique de la vie et d’une science de la pratique », soutenue en 1893, constitue le socle de la philosophie de Blondel. Son sous-titre, « Essai d’une critique de la vie et d’une science de la pratique », annonce d’emblée la singularité de son approche : une philosophie qui ne se contente pas de spéculer, mais qui s’ancre dans le vécu, dans la pratique humaine. La question fondamentale est de savoir si la vie humaine a un sens et une destinée.
Après la publication de « L’Action », Blondel fut confronté à des incompréhensions et à des critiques divergentes. Certains catholiques l’accusaient de rationaliser le christianisme, tandis que le milieu universitaire lui reprochait de méconnaître l’autonomie de la philosophie en la rendant religieuse.
Ces controverses, amenèrent Blondel à préparer une œuvre d’ensemble plus complète.
Cette œuvre majeure est la « tétralogie », un ensemble de livres qui achèvent son projet philosophique :
- La Pensée (2 volumes) : Une analyse de la genèse et de l’ascension de la pensée, démontrant qu’elle est un fait cosmique profondément incarné.
- L’Être et les êtres (1 volume) : Considéré comme le chef-d’œuvre de la tétralogie, ce livre offre une ontologie concrète, étudiant la compatibilité des êtres contingents (les animaux, les hommes) avec l’Être nécessaire (Dieu)
- L’Action (nouvelle édition en 2 volumes) : Reprise de sa thèse fondamentale, intégrée dans le cadre plus large de sa pensée.
- La Philosophie et l’Esprit Chrétien (2 volumes) : Cet ouvrage donne son sens ultime à toute son œuvre, en explorant les exigences du christianisme au regard de la philosophie.
I. Le Rejet du Point de Départ Cartésien
Une Rupture Épistémologique Fondamentale
Blondel se positionne comme un véritable étranger dans la modernité philosophique française. Alors que celle-ci s’est construite sur les fondations cartésiennes et kantiennes, Blondel opère un retour délibéré à l’aristotélisme médiéval. Sa critique du cogito ne constitue pas une simple nuance méthodologique, mais une remise en cause radicale du schisme introduit par Descartes entre la pensée et l’être, entre le sujet et l’objet.
Pour Blondel, partir de la conscience comme donnée première relève d’une « abstraction artificielle ». Il compare cette démarche aux tentatives rudimentaires des présocratiques qui croyaient expliquer le cosmos à partir de pseudo-éléments comme l’eau ou le feu. Le cogito cartésien constitue selon lui un « pseudo-concret », une réalité « coupée au couteau et stabilisée » qui ne correspond pas à la vie authentique de la pensée. Cette critique s’appuie sur une raison doctrinale fondamentale : la pensée vise naturellement un objet avant de se replier sur elle-même. La réflexivité n’intervient que dans un second temps du développement naturel de la connaissance.
Les Conséquences du Dualisme Sujet-Objet
La séparation cartésienne entre le sujet pensant et l’objet pensé constitue pour Blondel le « schisme initial » de la philosophie moderne. Cette coupure artificielle a engendré des pseudo-problèmes insolubles : comment le sujet peut-il sortir de lui-même pour atteindre l’être ? Comment garantir la validité objective de nos représentations ? En isolant d’emblée ces deux termes, la philosophie cartésienne s’est condamnée à un enchaînement fatal : du dualisme au criticisme kantien, puis à l’idéalisme, et finalement à un « immanentisme et subjectivisme incurablement total ».
Blondel va jusqu’à parler d’idolâtrie pour dénoncer l’exaltation du sujet dans la philosophie moderne. Conférer au sujet pensant une suffisance ontologique revient à en faire une idole. Or, le sujet n’est ni un principe absolu, ni un être pleinement achevé : il se situe sur un palier dans l’ascension progressive des réalités vers l’être.
II. La Pensée Cosmique et la Genèse Progressive de la Conscience
Une Révolution Conceptuelle
Au cœur de la philosophie blondélienne se trouve une idée particulièrement audacieuse : la notion de « pensée cosmique ». Blondel affirme qu’il existe une forme de pensée réelle et active dans la nature bien avant l’apparition de l’être humain conscient. Cette pensée n’est pas l’intelligibilité que nous projetons sur le monde, mais une réalité subsistante qui opère dans l’univers depuis ses débuts.
Cette conception permet à Blondel d’éviter deux écueils symétriques. Contre le mécanisme cartésien qui sépare radicalement la matière et la pensée, il affirme que la pensée est « inviscérée dans la nature », qu’elle y a ses racines profondes. Contre le panpsychisme qui attribue une âme universelle à tous les êtres dans une vision panthéiste, Blondel précise que cette pensée cosmique est une pensée créée, distincte de Dieu, qui travaille dans l’univers depuis son commencement.
Une Approche Génétique et Évolutive
L’originalité de Blondel réside dans sa méthode « génétique et intégrale » : il ne part pas de la pensée humaine pleinement constituée pour l’analyser statiquement, mais cherche à comprendre comment elle se forme progressivement dans la nature. La pensée émerge graduellement à travers l’organisation croissante de la matière, puis de la vie organique, puis de la sensibilité animale, avant de parvenir à la conscience humaine.
Cette vision fait de Blondel un précurseur de ce que nous appellerions aujourd’hui une philosophie de l’émergence. La pensée consciente n’apparaît pas brusquement par un « choc mystérieux », mais résulte d’une longue gestation au sein de la nature. Blondel réinterprète la formule scolastique selon laquelle la pensée a « son fondement dans les choses » : elle doit passer « par le plus bas » et traverser « tout l’ordre de l’univers » pour se réaliser pleinement.
III. L’Ontologie de l’Insuffisance et de l’Inachèvement
La Dialectique Ascendante
Un aspect fondamental de la métaphysique blondélienne réside dans sa conception du monde comme réalité inachevée, en devenir. La nature n’est pas un édifice stable et complet, mais une création continuée, une cosmogénèse progressive. À chaque niveau, les êtres manifestent une instabilité, une insuffisance qui les pousse à s’élever vers des formes plus complexes d’organisation et de conscience.
Blondel examine successivement la matière, la vie, les personnes et l’univers pour montrer qu’aucune de ces réalités ne possède une suffisance ontologique absolue. Tous les êtres sont « ontologiquement déficients » et « endettés ». Leur existence même témoigne d’un manque constitutif : ils ne sont pas leur propre être, ils ne se suffisent pas à eux-mêmes.
Cette analyse ne vise nullement à nier la réalité des êtres du monde. Blondel insiste constamment sur leur réalité effective et leur valeur authentique. Son propos est de montrer que ces réalités, tout en étant véritablement réelles, ne possèdent qu’une « consistance provisoire, instable, insuffisante, mais réelle et indélébile ».
La Solidarité Organique de la Création
Le monde ne forme pas un assemblage hétéroclite de choses juxtaposées. La création constitue une réalité organique dans laquelle les parties ne peuvent être comprises isolément mais seulement dans leur relation au tout. Les êtres « s’accrochent les uns aux autres » dans leur ascension commune, formant une hiérarchie où chaque niveau supporte et est supporté par les autres.
Cette vision implique que la matière est « ce qui est vitalisable », que la vie est « ce qui est spiritualisable », et que l’esprit est « ce qui est, à quelque degré et par grâce, déifiable ». Il ne s’agit ni d’une évolution purement matérialiste partant d’en bas, ni d’une simple superposition de cloisons étanches, mais d’une « hiérarchie organique d’êtres distincts et liés par leur contingence même ».
IV. La Métaphysique de l’Action et la Création de Créateurs
Le Problème Central
Contrairement à Descartes qui postule que c’est la pensée qui valide l’existence , Blondel affirme que c’est essentiellement l’action qui postule l’existence La question fondamentale que pose Blondel est radicale : existe-t-il réellement des actions au sens plein du terme ? Lorsque nous croyons agir, ne sommes-nous pas simplement des êtres passifs qui transmettent des impulsions reçues ? Comment l’Agir absolu, parfaitement suffisant en soi, peut-il créer des causes secondes qui soient réellement causes ?
Cette interrogation constitue le cœur de la métaphysique blondélienne. La réponse implique trois dimensions essentielles. Premièrement, une création progressive : les êtres ne sont pas « du tout-fait », ils ont à devenir. Deuxièmement, une coopération réelle : certains êtres « ont à se faire, à décider de leur destinée et à y coopérer ». Troisièmement, une dignité créatrice : Dieu confère aux créatures « la dignité d’être causes ».
La Théorie des « Deux Dons »
Pour résoudre le problème de la création de causes secondes, Blondel distingue deux moments ontologiquement nécessaires. Le premier don consiste en la création naturelle : Dieu crée un être doté de raison, de liberté, de conscience, lui donnant une « mise de fonds initiale », un « prêt » qu’il doit faire fructifier. Ce premier don constitue l’homme comme sujet capable d’action et de choix.
Le second don concerne l’élévation surnaturelle : Dieu propose à l’être créé de participer à sa vie divine. Cette élévation ne peut être imposée passivement mais exige le consentement libre et la coopération active de la créature. Cette distinction n’est pas chronologique mais ontologique : elle exprime les conditions métaphysiques nécessaires pour qu’un être créé puisse devenir véritablement capable de Dieu (capax Dei).
La Normative et la Coopération Créatrice
Blondel introduit le concept crucial de « normative » : une loi inscrite au cœur de l’être qui n’est pas imposée de l’extérieur mais constitue l’armature même de notre être. C’est l’idée directrice immanente aux organismes, comparable au principe qui guide la croissance d’un embryon vers sa forme adulte. C’est aussi le dessein créateur lui-même, à la fois transcendant (car il vient de Dieu) et immanent (car il opère au plus profond de nous-mêmes).
Maurice Blondel », introduit le concept de « volonté voulante » et « volonté voulue » dans le cadre de la méthode philosophique de Blondel, particulièrement dans son œuvre majeure, L’Action (1893).
- La Volonté Voulante : Il s’agit du vouloir le plus profond et le plus intime, constitutif de notre être. Elle nous précède et nous constitue, et représente en réalité le vouloir créateur lui-même opérant en nous. C’est une volonté fondamentale, souvent inconsciente, qui est à la source de notre être et de notre dynamique.
- La Volonté Voulue : C’est notre volonté propre, ce que nous choisissons consciemment de vouloir. C’est le vouloir exprimé dans nos actions délibérées et nos choix réfléchis.
La sincérité, selon Blondel, consiste à faire coïncider ces deux volontés, à ratifier consciemment ce qui est voulu au plus profond de nous-mêmes par la volonté voulante. Le mensonge ou la duplicité surviennent lorsque notre volonté propre s’oppose à cette volonté voulante, niant ce qui est authentiquement voulu en nous. Cette distinction est cruciale car elle permet de comprendre notre action non pas seulement à partir de nos choix conscients, mais aussi à partir des dynamiques plus profondes qui nous animent, révélant ainsi notre participation au dessein créateur.
Cette norme révèle que l’homme n’est pas un simple réceptacle passif mais un coopérateur actif. Il doit ratifier le don de la création, faire fructifier le talent reçu, consentir à la transformation qui le conduit vers Dieu. Cette ambition de créer des êtres « divinisables » implique nécessairement un risque fondamental : la possibilité pour ces êtres de refuser ce don de l’existence et de s’écarter de leur destinée : c’est le risque de perdition
Ce risque n’est pas un échec de Dieu, ni le résultat d’un principe du mal indépendant, mais est considéré comme « l’œuvre du premier Amour ». Si une créature refuse définitivement sa destinée, elle ne disparaît pas, mais demeure dans une contradiction éternelle avec elle-même . Cette vision est vue par Blondel comme un optimisme radical car elle affirme la cohérence d’un dessein d’amour où même la possibilité de la perdition s’inscrit, garantissant la vraie liberté et la dignité de l’être humain. Le risque est le prix de la vocation la plus haute : devenir des créateurs libres.
V. La Clef de Voûte : Ouverture au Surnaturel
Une Métaphysique Ouverte
La métaphysique de Blondel se distingue par son refus de se boucler sur elle-même. Elle est construite comme une cathédrale dont manquerait la clef de voûte : l’ensemble tient par une tension vers le haut, mais ne peut s’achever sans un don venant d’ailleurs. Cette ouverture n’est pas un échec mais correspond à la nature même de la réalité étudiée : une création inachevée qui tend vers son accomplissement.
Blondel utilise l’image suggestive de la clef de voûte pour illustrer son propos. Dans une voûte, la pierre supérieure porte un poids plus lourd que celui dont elle charge les parois. De même, l’esprit résume et couronne le monde, mais il soutient et aspire vers le haut tout ce qui, sans lui, s’écroulerait. La création entière attend un achèvement qu’elle désire profondément mais qu’elle ne peut se procurer par elle-même.
Le Christianisme comme Hypothèse Métaphysique
Le christianisme propose une réponse que la philosophie peut examiner comme hypothèse : l’assimilation des créatures à Dieu, leur participation à la vie divine. Cette doctrine affirme que l’être humain est appelé à devenir « participant de la nature divine » (consortium naturae divinae) sans fusion ni confusion des natures.
Pour Blondel, cette hypothèse résout le problème métaphysique de la création en apportant un sens au désir inscrit dans toute la création, une justification à l’existence des êtres imparfaits, et une clef de voûte qui consolide l’édifice entier. La raison du monde n’est pas seulement la puissance créatrice de Dieu, mais sa charité. C’est cette « métaphysique intellectuelle de la charité » qui donne la clef de toute la création.
Conclusion
La métaphysique de Maurice Blondel représente une tentative remarquable de renouveler la tradition métaphysique chrétienne au vingtième siècle. Enracinée dans Aristote et saint Thomas d’Aquin, elle s’en distingue par son audace spéculative et son refus du schisme cartésien entre philosophie et foi. En affirmant à la fois la réalité authentique des êtres créés et leur insuffisance ontologique radicale, en maintenant ensemble leur valeur propre et leur dépendance constitutive, Blondel ouvre une voie philosophique rigoureuse vers la reconnaissance rationnelle de Dieu comme principe et fin de toute réalité.
Son projet philosophique vise à « mettre en évidence l’intime et rationnelle cohésion de tout ce dessein intelligible et bon ». Cette philosophie n’est pas une lecture de tout repos : elle est travaillée, informée et illuminée par l’esprit chrétien. Elle appelle une conversion de l’intelligence et du vouloir, possédant une dimension transformante qui fait dire à Blondel que « la véritable philosophie est la sainteté de la raison ». Cette cathédrale de pensée demeure ouverte par le haut, tendue vers ce qu’elle appelle sans pouvoir le nommer, jusqu’à ce que la Révélation fournisse la réponse à l’attente de toute la création.
Sources
Œuvres Principales de Maurice Blondel :
- Blondel, Maurice. L’Action : Essai d’une critique de la vie et d’une science de la pratique. Alcan, 1893 (réédité de nombreuses fois, notamment par PUF).C’est son œuvre fondatrice, où il expose sa méthode philosophique et sa conception de l’action humaine comme voie d’accès à la vérité.
- Blondel, Maurice. Lettre sur l’apologétique. Beauchesne, 1910.Une lettre significative où Blondel clarifie sa pensée sur l’apologétique, la distinguant des approches traditionnelles.
- Blondel, Maurice. La Pensée. Alcan, 1934.Une œuvre plus tardive, offrant une synthèse et une réflexion sur le développement de sa pensée.
- Blondel, Maurice. L’Être et les êtres : Essai d’ontologie thomiste et de philosophie morale. Beauchesne, 1935.Une exploration de l’être et de ses implications morales, en dialogue avec Thomas d’Aquin.
- Blondel, Maurice. Exigences philosophiques du christianisme. Vrin, 1950.Une œuvre posthume présentant une vision globale de sa philosophie en tant que chemin vers la foi chrétienne.
Études et Analyses sur Maurice Blondel :
- Tresmontant, Claude. Introduction à la métaphysique de Maurice Blondel. Aubier, 195 offre une explication claire et accessible des concepts centraux de Blondel.
- Lacroix, Jean. Maurice Blondel sa vie , son œuvre puf 1963
- Gabel, Henri. La philosophie de l’action dans la philosophie de Maurice Blondel. Beauchesne, 1970.Une analyse approfondie de la notion d’action chez Blondel.
- Dumont, Jean-Paul. Maurice Blondel et le dynamisme de la pensée. Aubier, 1960.Une étude importante sur la dynamique intellectuelle et spirituelle de Blondel.

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